Linda Tuloup

Publié dans les photos

La chair corporelle

(...) Les pratiques expérientielles du corps du patient-expert produisent un savoir d'autosanté à partir d'une échelle certes bio-subjective, mais qui développent des compétences et des connaissances d'attention, de conscience et d'action. A travers les associations, les récits et les modélisations s'élaborent moins une médecine alternative qu'une méthodologie plus holistique pour écologiser toutes les dimensions du monde corporel et psychique dans le cours même de l'action de soin de soi et des autres.

Une éducation à l'autosanté favoriserait l'appropriation des informations susceptibles d'une connaissance du vécu de la maladie chronique en première personne afin d'améliorer une compréhension partagée entre les différents partenaires dans la relation de guidance quotidienne du sujet.

(...) Le corps médecin fait croire au sujet qu'une solution dépend de son attitude face à la maladie. Cette croyance est une illusion nécessaire car le sujet est tout à la fois le malade et le remède. Ce double rôle n'enferme pas pour autant le malade en lui-même. Car le corps médecin appartient à des réseaux culturels et sociaux que la psychologie sociale a décrits (...)

Le corps est construit culturellement si bien que la chair est subjective et culturelle. L'intervention sur le corps atteint les dimensions imaginaires et symboliques de la culture telles qu'elles auront été incorporées. (...)

(...) La chair du corps médecin est donc le résultat des incorporations successives de toutes les informations fournies par les sensations. Elle est une synthèse personnelle des interactions avec le monde.

Pierre Fédida réclamait une métapsychologie du somatique en estimant que "le corps oublié par la médecine est précisément un corps d'enfance- corps imaginaire du désir. C'est ce corps qui a été enseveli par la médecine devenue encyclopédie scientifique et technique. (Fédida 1977)

La santé ne réside pas seulement dans les plus intimes de la chair mais dans la communication entre les différents niveaux de vécus corporels. Cette auto-animation du corps vécu peut devenir un savoir par une auto-perception acquise par une pratique réelle. Becoming aware ou devenir conscient du corps vécu vient inhiber le corps physique en transformant le corps organique en chair corporelle : par un savoir aperceptif de lui-même, le corps vécu devient une chair corporelle pour soi par l'altération, l'écart, et la transformation ressentie ; la pratique aperceptive est une possibilité transcendantale de tout sujet corporel pour autant qu'il pratique régulièrement des exercices d'assouplissement, de résistance, de sensibilité, d'audition, par sa répétition et sa régularité, l'exercice corporel agrandit peu à peu cet écart entre le corps physique et le corps vécu en constituant un savoir de la chair corporelle. D'immanent, le corps vécu devient, grâce à l'altération transcendantale aperceptive de l'exercice, accessible comme savoir réflexif. (...)

Le corps n'apparaît à titre de corps vécu que depuis son altération constitutive anticipée dans la chair. La chair corporelle est transcendantale à la mesure de la transformation que le corps subi par elle.Tant que le corps n'est pas de la chair, il ne se sait pas comme corps. Il ne sait qu'il est corps qu'à partir du moment qu'il découvre qu'il peut être réfléchi. Le corps immanent ne sait pas qu'il peut être réfléchi. Ce n'est qu'à l'occasion d'un travail corporel qu'on constitue le corps comme chair. Il y a un changement de statut du corps. L'altération transcendantale aperceptive est nécessaire au corps vécu immanent pour qu'il devienne conscient de lui-même, c'est-à-dire chair corporelle. Dans le soin corporel, les gens cherchent ces techniques d'altération. Ils veulent s'apercevoir qu'ils ont un corps vivant. Ils éveillent leur corps. (...)

Bernard Andrieu "L'Autosanté. Vers une médecine réflexive" (l'écouter sur France Inter) (Armand Collin / Recherches 2012)

Bernard Andrieu (wikipédia)

le site de Bernard Andrieu

Publié dans le corps, le soin, Uncategorized

Le tien et le mien, le mien et le tien

"(...) Ce qu'on peut dire en première analyse, c'est que dans certains cas, la maladie organique est presque un accident.Que dans d'autres, elle est principalement due à l'intention profonde de l'individu et que, dans la majorité des cas, elle est tout à la fois accidentelle et intentionnelle.Dans la maladie organique, c'est l'accident qui prévaut; dans la névrose, c'est l'intention. (...)

(...) Nous vivons constamment avec la connaissance de notre corps. L'image du corps est l'une des expériences fondamentales dans la vie de chacun. C'est l'un des pôles essentiels de l'expérience vécue. Quoi que nous fassions, il s'agit pour nous soit de changer la situation spatiale du modèle postural de notre corps, soit de changer le schéma du corps lui-même. Le seul fait pour nous de voir quelque chose déclenche immédiatement une activité musculaire et amène un changement dans la perception que nous avons de notre corps. Tout effort, tout désir change la substance du corps, son poids, sa densité. (...)

(...) Nous dilatons et contractons le modèle postural de notre corps : nous en enlevons des éléments, nous en rajoutons d'autres ; nous le reconstruisons ; nous en gommons les détails, et en créons de nouveaux ; et nous faisons ceci en nous servant du corps lui-même, et des expressions corporelles. Nous sommes continuellement en train d'expérimenter sur l'image du corps.(...)

(...) L'image du corps est capable, et de prendre en elle les objets, et de se répandre dans l'espace. (...)

(...) Pour comprendre le développement du modèle postural du corps, il faut chasser l'idée que le niveau physiologique est primitif, et que le niveau psychologique en serait une complexification secondaire ; il faut s'efforcer de comprendre que le modèle postural du corps d'un point de vue purement psychologique.

(...) les sensations ne signifient rien tant qu'elles ne sont pas reliées au modèle postural du corps.(...) Le modèle postural du corps n'est pas purement et simplement quelque chose de psychique qui s'ajoute à la structure matérielle du corps, c'est aussi une entité physiologique avec des conséquences physiologiques qui ont une action sur les fonctions des organes, et peut-être aussi sur leur forme et sur leur croissance.(..

Une image du corps est toujours d'une certaine façon la somme des images du corps de la communauté, en fonction des diverses relations qui y sont instaurées. (...)

(...) Notre propre image du corps et l'image du corps des autres ne sont pas dans un rapport de primauté l'une par rapport à l'autre ; elles sont, de ce point de vue, à égalité, et l'une ne peut être expliquée par l'autre. Il y a un échange continuel entre des parties de notre image du corps et l'image du corps des autres : projection et appropriation. (...)

Il existe une image sociale du corps

Paul Schilder "L'image du corps" (Tel-Gallimard)

Publié dans l'image du corps | Tag

Anja Schaffner

Publié dans les photos

L’image du corps

"(...) non seulement nous voyons notre corps de la même façon que nous voyons les objets extérieurs, mais (...) aussi nous nous le représentons comme nous nous représentons un objet extérieur, et (..) les impressions tactiles suivent cette représentation optique. Nous créons mentalement un point d'observation situé hors de nous et face à nous, et nous nous observons  comme si nous observions quelqu'un d'autre. (...)

Les qualités physiques de nos tissus ont certainement une grande importance, et c'est la relation entre charpente osseuse et peau qui donnera leur élaboration finale à toutes nos sensations tactiles et à la perception de notre corps. Nous ne sentons pas autant notre corps quand il est au repos que quand il bouge, et que le contact avec la réalité, autrement dit avec les objets, renouvelle constamment nos sensations. (...)

(...) Il est très important de noter que c'est avec les mains que nous découvrons une grande partie de notre corps. Les mains en elles-mêmes sont un monde extérieur pour les parties du corps qu'elles touchent. Or, les différentes parties du corps ont plus ou moins de possibilités de se mouvoir et se déplacer les unes par rapport aux autres, et ce fait est de la plus grande importance du point de vue psychologique : les parties du corps que la main peut atteindre facilement différent dans leur structure psychologique de celles qu'elle ne peut atteindre qu'avec difficulté .

Les yeux aussi, nous le savons, jouent un rôle important dans l'élaboration de l'image du corps, et les parties du corps qui sont visibles sont différentes de celles qui ne le sont pas (...)

L'image du corps n'est pas un phénomène statique du point de vue physiologique. Elle s'acquiert, s'élabore et se structure par un contact perpétuellement renouvelé avec le monde extérieur. Ce n'est pas une structure, mais une structuration, qui connaît des changements continuels, et tous ces changements sont tributaires de la motilité et des actes qui portent sur le monde extérieur. L'élaboration du modèle postural du corps connaît toutes sortes de difficultés où les différents sens ne peuvent être employés et coordonnés. Tous les sens participent à ce processus constructif et l'appareil vestibulaire a manifestement là une fonction toute particulière. Notre relation à la terre, notre pesanteur, est un facteur dominant dans les mécanismes du mouvement et la perception de l'image du corps. (...)

On ne peut produire un changement dans le corps qu'en changeant les image du monde extérieur ou en changeant quelque chose qui, comme l'image du corps, appartienne plus que le  corps lui-même au monde extérieur. (...)

(...) Le modèle postural du corps ne peut rester stable que très peu de temps. La stabilité des images dans la vie psychique ne fait probablement que marquer une phase transitoire à laquelle la phase suivante viendra toujours s'opposer. Il n'est pas douteux qu'il y ait toujours dans notre vie psychique des tendances à former des unités, des "Gestalten" (...) Mais une Gestalt n'est pas plus tôt créée qu'elle tend immédiatement au changement et à la destruction.(...)

Nous vivons constamment avec la connaissance de notre corps. L'image du corps est l'une des expériences fondamentales dans  la vie de chacun.C'est l'un des pôles essentiels de l'expérience vécue. Quoi que nous fassions, il s'agit pour nous soit de changer la situation spatiale du modèle postural de notre corps, soit de changer le schéma du corps lui-même. Le seul fait pour nous de voir quelque chose déclenche immédiatement une activité musculaire et amène un changement dans la perception que nous avons de notre corps. Tout effort, tout désire change la substance de notre corps, son poids, sa densité. (...)

L'espace psychologique qui environne l'image du corps peut, soit rapprocher les objets du corps, soit rapprocher le corps des objets. C'est la configuration émotionnelle qui détermine les distances entre les objets et le corps. (...)

Paul Schilder "L'image du corps" (Tel- Gallimard)

sur la notion de schéma corporel

corps et psychanalyse

Publié dans le corps | Tag ,

Soigner le malade- Une médecine personnalisée

"La médecine personnalisée" de Jean-Claude Lapraz  (éd Odile Jacob), un entretien dans le Monde

Publié dans la maladie - la santé, le soin, Uncategorized | Tag ,

Les uns contre les autres

"Dans la pensée du corps, le corps force la pensée toujours plus loin, toujours trop loin : trop loin pour qu'elle soit encore pensée, mais jamais assez assez pour qu'elle soit corps.

C'est pourquoi il n'y a pas sens à parler de corps et de pensée à part l'un de l'autre, comme s'ils pouvaient avoir quelque subsistance chacun pour soi : ils ne sont que leur toucher l'un de l'autre, la touche de leur effraction l'un par l'autre et l'un en l'autre. (...)

(...) Il n'y a pas d'autre évidence-(...)- que celle du corps. (...)

(...) si c'est uniquement pour exister et pour être ces corps et pour voir, toucher et sentir les corps de ce monde , que saurons-nous inventer pour célébrer leur nombre ? (...) Tout est possible. Les corps résistent (...). La communauté des corps résiste. La grâce d'un corps qui s'offre est toujours possible, comme est disponible l'anatomie de la douleur- qui n'exclut pas une joie singulière. Les corps exigent encore, à nouveau, leur création. Non pas l'incarnation qui insuffle la vie spirituelle du signe, mais la mise au monde et le partage des corps.

Non plus des corps employés à faire du sens, mais du sens qui donne et qui partage des corps (...)

(...) Aussi longtemps qu'on ne pensera pas sans réserves la création écothechnique des corps comme la vérité de notre monde, comme une vérité qui ne le cède en rien à celle que les mythes, les religions, les humanismes, avaient pu représenter, on n'aura pas commencé à penser ce monde-ci. L'écotechnie crée le monde des corps sur deux modes corrélatifs: aux projections d'histoires linéaires et de fins dernières, elle substitue des espacements de temps, avec différences locales, bifurcations nombreuses. (...)

(...) Les lieux, les lieux de l'existence de l'être, désormais, sont l'exposition des corps, càd leur dénudement, leur population nombreuse, leurs écarts multipliés, leurs réseaux enchevêtrés, leurs métissages (techniques, bien plus qu'ethniques).

(...) exposés, corps à corps, bords à bords, touchés et espacés, proches de n'avoir plus d'assomption commune, mais seulement l'entre-nous de nos tracés partes extra partes (...)

Les corps viennent peser les uns contre les autres, voilà le monde.

Jean-Luc Nancy "Corpus" (Editions Métailié)

Publié dans le corps

Loin, là-bas, à l’intérieur

"Les gens ont tellement été habitués à ne pas s'écouter qu'ils ont un petit angle de vue, et pour eux, il y a une chose importante : vont-ils rencontrer un médecin qui sera le haut-parleur de choses laissés en sourdine à l'intérieur d'eux-mêmes . C'est cela notre boulot. Et c'est très concret. C'est à travers le corps, à travers la question immédiate du corps.(...)

Je respecte la parole des gens.Et cette confiance leur permet de préciser leur pensée, de mieux décrire leurs maux. La qualité de l'écoute change la façon dont les gens vous parlent.(...) Nous assistons à l'accouchement d'une parole, mais ça ne se fait pas tout seul. Il faut prendre le temps d'être attentif.Avoir envie d'écouter, faire le pari que chacun peut trouver du sens à son histoire, c'est le plus important.(...)

La médecine, c'est un lieu où on éprouve à la fois la fragilité de la vie et la solidité du lien"

Elisabeth Arrighi, médecin généraliste in "L'impossible" n°8 (octobre 2012)

Publié dans le soin | Tag , ,

Toucher au corps

(...) Nous ne parlons plus de péché, nous avons des corps sauvés, des corps de santé, de sport de plaisir. Mais qui ne voit que le désastre s'en aggrave: le corps est toujours plus tombé, plus bas, puisque sa chute est toujours plus imminente, plus angoissante. "Le corps" est notre angoisse mise à nu. (...)

Nous n'avons pas mis le corps à nu : nous l'avons inventé, et il est la nudité, et il n'y en a pas d'autre, et ce qu'elle est, c'est d'être plus étrangère que tous les étranges corps étrangers.

(...) Ecrire : toucher à l'extrémité. Comment donc toucher au corps, au lieu de le signifier ou de le faire signifier ?

Jean-Luc Nancy "Corpus" (éd Métaillé)

Publié dans le corps | Tag ,

Le corps contemporain

Le monde privilégié pris possession du corps comme d'un vecteur de sens, un pourvoyeur d'identité. Une idéologie marque les silhouettes, créant déjà apparentements et discriminations et en laissant supposer d'autres à venir, en fonction de l'accès aux soins, à la diététique, à la chirurgie.Le corps idéal à ses critères: performant, bien sûr, les analyses ne manquent pas de la diffusion de l'idéologie de la performance dans toutes les strates de la société, en particulier le travail, l'école, le sport; soigné , et il faut bien entendre par ce terme les deux sens de "soin" et de "souci de soi", "souci des apparences"; "bien nourri", la diététique illustrant, entre autres, cette  médicalisation du "mieux vivre"; bien entrainé , car il n'y aura pas de corps performant sans une pratique sportive, témoignant de la maîtrise et de la sculpture de soi. La demande de soins s'étend jusqu'aux détails les plus infimes de notre être, saisissant le corps comme emblème d'une optimisation de soi dont la planification méticuleuse garantit le succès. La santé et la réussite escomptée, non pas une santé minimaliste, celle de l'économie des souffrances- déjà tellement noble en soi- mais une santé maximaliste, construite, apte à décupler sensations, estime de soi et maîtrise du temps imparti. (...)

La santé apparaît comme une préoccupation sociale, individuellement intériorisée, à laquelle il est suspect, voire répréhensible de se soustraire. Elle acquiert valeur de norme.(...) La norme ici n'est plus tant celle que la rationalité scientifique pourrait produire quant au corps, quant à la frontière entre santé et maladie. Elle est une norme comportementale qui pose la question de l'intégration sociale et économique. Elle fait surgir de nouvelles culpabilités, dont on peut rappeler le principe: la transformation de l'erreur en faute, l'attribution et / ou l'intériorisation de la responsabilité de cette faute et la désignation d'un coupable.

(...) le corps est mon rapport au temps. Il est mon expérience de la temporalité et je mange en ayant à l'esprit, aujourd'hui, cette durée. Que cette expérience identitaire se conjugue et soit organisée par le processus rationnel, càd que se téléscopent la fragilité du "corps propre" et l'impérieuse rationalité du destin personnel qui lui est confié, est un trait significatif du contemporain.

(...) pour le corps comme pour l'esprit, pour la médecine générale comme pour la psychiatrie, le langage des maux est aussi délimitation, localisation, territorialisation. Les mots indiquent les maux, tandis que les maux suggèrent de nouveaux mots, comme de nouveaux territoires. Le dire accentue la connaissance de soi, le langage verbalise l'autrefois indicible.Ainsi se sont enrichis, en miroir, la géographie de la douleur et le vaste champ des pathologies

Isabelle Queval "Le corps aujourd'hui"

Publié dans le corps, Uncategorized | Tag , , ,