Sentir le corps

" Comment saisir l'identité si personnelle que révèle le sentir, sans réduire le corps à une pensée du corps ?  (...)

(...) premièrement, le corps rationnel est un cas particulier des représentations contemporaines du corps, si l'on entend par là que toute perception, toute création, toute expérience, toute jouissance corporelle ne réfère pas nécessairement ni exclusivement à la raison. Toutefois, il révèle, de manière très spécifique, et c'est là l'important, la centration de l'identité contemporaine sur le corps. Deuxièmement, le corps rationnel illustre le processus de rationalisation et de technicisation à l'oeuvre dans la société occidentale.S'il est un produit de l'histoire des sciences, il est de fait celui de l'histoire de la rationnalité et décrit, en cela, des traits caractéristiques de notre société.Troisièmement, le corps rationnel occupe un statut particulier, original, au travers de son dessin et de son dessein mêmes, au coeur d'une époque qualifiée d'individualiste, a-normative et hédoniste, hypermoderne.Face à l'éclatement et à la subjectivation des choix, il découpe une silhouette normative, affirme des critère et se définit dans la durée (...)

Un corps subjectif se dessine, qui n'est plus perçu sur le mode strictement physiologique de la fatalité, mais sur celui de la connivence. L'existence prolongée l'est dans des conditions de confort, d'agrément de soi, de concordance avec des besoins et fonctionnements à la fois plus observés, davantage pris en compte, mieux connus et mieux pourvus. Ainsi le corps sensible est-il un corps subjectivé, source d'identification.(...)

Ce corps nouveau, subjectif et objectif, subjectivé et objectivé, est le support de l'identité. L'intimité du corps et sa malléabilité favorisent l'appropriation et le développement d'un projet personnel. Les catégories de la compréhension du corps, sentir, faire, voir, entrent en résonance avec des catégories fondamentales de la société et du sujet contemporains. (...)

Isabelle Queval "Le corps aujourd'hui" (Folio Essais 2008)

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D’autres mots pour le dire

" Vu de tout près c'est une grande part du monde :

Le chemin par la peau. Attention, vaste"

Ariane Dreyfus "La bouche de quelqu'un" (Tarabuste éditeur 2003)

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Kevin Kunishi

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Le corps-instrument

" Mis en jeu dans l'activité quotidienne, le corps est la médiation de l'individu face au monde qui l'entoure. C'est par le corps que l'individu, matériellement, se situe par rapport à ce qui lui est extérieur. Le corps agit ainsi en interface, à la fois parce qu'il se situe concrètement dans un environnement qui, à son tour, le situe, et à la fois parce qu'il est l'agent de la modification concrète de cet environnement qui, en retour, le modifie également. Les moindres de ses mouvements, de ses façons d'être-au-monde sont ainsi des manifestations de ce corps-instrument, sans que cette expression suppose le moins du monde la résurgence d'une pensée dualiste qui poserait l'immanence du corps mû par une conscience ou une intentionnalité qui le transcenderait: il s'agit au contraire de restituer à l'existence corporelle la dimension culturelle de qui semble le plus naturel. Ainsi, le corps, condition matérielle de la venue au monde, est aussi celle de l'être au monde. Par le fait même d'exister dans telle ou telle société, par l'action répétée de son travail, le corps se définit comme organisme spécifique, historiquement et géographiquement situé.(...)

Le corps agit ainsi dans la communication à deux niveaux: d'une part, il est mémoire, incorporation, incarnation du code; d'autre part, il est signe. D'une part il est langue, d'autre part, il est parole. Dans tous les cas, son usage comme support des sens est culturel.(...)

Derrière la ritualisation du corps, manifestation culturelle incorporée au point de devenir seconde nature, se profile la domination. Les usages sociaux du corps, s'ils naturalisent des identités, ne sont pas neutres, mais deviennent des lieux et des enjeux de pouvoirs. Pouvoir social, pouvoir masculin, pouvoir politique, pouvoir savant contre usages populaires, le corps est le principe et le but de l'exercice du pouvoir, le moyen et la fin de la domination, en la naturalisant. La domination du corps d'un individu par un autre est polymorphe, à la fois exploitation du corps réel et de son travail et imposition de la représentation d'un savoir ou d'une représentation d'un corps idéal; les espaces de mises en jeu du corps, de la santé, du travail, du sport etc.. sont traversés par des rapports de force sociaux, politiques, sexuels. (...)

Christine Detrez "La construction sociale du corps" (Points Seuil 2002)- bibliographie très intéressante

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Parler la maladie

"( ...) "Canguilhem déjà, en 1943 dans Le normal et le pathologique , considère que la maladie donne à la vie une autre allure, la maladie est pour l'individu "une vie nouvelle"(...). Il écrit " Chercher la maladie au niveau de la cellule, c'est confondre le plan de la vie concrète où la polarité biologique fait la différence de la santé et de la maladie et le plan de la science abstraite où le problème reçoit une solution". (...) A vouloir méconnaître que le patient est d'abord un être parlant qui historise singulièrement dans son discours ce qui lui arrive, la médecine moderne, techno-scientifique, homogénéise la souffrance, la dépouille de ses contingences concrètes et historiques, annule le malade pour le réduire à une pure fonction épidémiologique de support d'une maladie. (...)

(...) le sujet excède sa maladie, comme la maladie excède le malade et ce sont les effets de ces excès réciproques qui produisent le vacillement des limites de l'identité comme l'inquiétante étrangeté du corps. Ce vacillement expose toujours davantage le sujet à la nudité d'une pensée qui se dérobe et qui se trouve ainsi ouverte à l'avenir d'une expérience de l'inconnu comme aux effets de sidération traumatique qu'elle encourt. Là est la véritable expérience de la souffrance du malade, sa véritable douleur, qui l'expose  infiniment à la nudité d'une expérience d'excision subjective.(...)

Roland Gori /  Marie-José del Volgo "La santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l'existence" Champs Flammarion (2005)

Georges Canguilhem "Le normal et le pathologique "(Puf 1966)

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Emmanuelle Brisson

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Notre corps

"Sans le corps qui lui donne un visage, l'homme ne serait pas. Vivre, c'est réduire continuellement le monde à son corps à travers la symbolique qu'il incarne. L'existence de l'homme est corporelle(...) Parce qu'il est au coeur de l'action individuelle et collective, au coeur du symbolisme social, le corps est un analyseur d'une grande portée pour une meilleure saisie du présent. (...)

Chaque société, à l'intérieur de sa vision du monde, dessine un savoir singulier sur le corps (...)

(...) La médecine classique fait du corps un alter ego de l'individu. Elle écarte de ses soins l'homme souffrant, son histoire personnelle, sa relation à l'inconscient, pour ne considérer que les processus organiques qui se jouent en lui.(...)

(..) Le corps est perçu par nos sociétés comme une enceinte du sujet, le lieu de sa limite, de sa différence, de sa liberté.(...)

(...) Le corps contemporain, celui qui résulte du recul des traditions populaires et de l'avènement de l'individualisme occidental, marque la frontière d'un individu à un autre, la clôture du sujet sur lui-même. (...)

(...) L'individualisme signe l'apparition de l'homme enfermé dans son corps, marque de sa différence, et cela surtout dans l'épiphanie du visage. (...)

Le corps est un reste. Il n'est plus le signe de la présence humaine, indiscernable de l'homme, il est sa forme accessoire. La définition moderne du corps implique que l'homme soit coupé du cosmos, coupé des autres, coupé de lui-même. Le corps est le résidu de ces trois retraits. (...)

Au fondement de tous les rituels, il y a une ordonnance précise du corps. Une ordonnance à la fois toujours identique et toujours un peu autre. L'homme est affectivement au monde, ses conduites ne sont pas seulement un reflet de sa position symbolique dans la trame des classes ou des groupes sociaux. L'humeur colore les gestes et la sensorialité, elle modifie l'attention aux choses, elle indispose ou rend disponible, elle filtre les évènements. (...) Dans ces conditions, la conscience de l'enracinement corporel est donné surtout par les phases de tension que rencontre l'individu. (...)

Entre la chair de l'homme et la chair du monde s'étend une continuité sensorielle de chaque instant. L'individu ne prend conscience de soi qu'à travers le sentir, il éprouve son existence par les résonances sensorielles et perceptives qui ne cessent de le traverser. Il est inclus dans le mouvement des choses et se mêle à elles de tous ses sens. Pourtant, la perception n'est pas coïncidence avec les choses, mais interprétation. Tout homme chemine dans un univers sensoriel lié à ce que son histoire personnelle a fait de son éducation. Le monde est l'émanation d'un corps qui le traduit en termes de perceptions et de sens.Le corps est un filtre sémantique. Nos perceptions sensorielles , enchevêtrées à des significations, dessinent les limites fluctuantes de l'environnement où nous vivons. La sensation de soi est immédiatement une sensations des choses. La chair est toujours une pensée du monde, une manière de se situer et d'agir à l'intérieur d'un environnement intérieur et extérieur qui fait plus ou moins sens pour lui, et autorise en outre la communication avec ceux qui partagent plus au moins sa conception du monde.(...)

La recherche d'un mieux-être à travers le meilleur usage physique de soi, dans l'engagement énergétique avec le monde répond à la nécessité de restaurer un enracinement anthropologique rendu précaire par les conditions sociales d'existence. (...)

Dans les cultures occidentales le corps humain établit la frontière de l'identité personnelle.Si l'homme n'existe qu'à travers ses formes corporelles, toute modification de sa forme engage une autre définition de son humanité. Les limites du corps dessinent à leur échelle l'ordre moral et signifiant du monde. Si penser le corps est une autre manière de penser le monde et le lien social, alors un trouble dans la configuration du corps est un trouble dans la cohérence du monde (...)

David le Breton "Anthropologie du corps et modernité" (Puf 1990)

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Une culture saine

"Toute culture élabore et définit une façon particulière d'être humain et d'être sain, de jouir, de souffrir et de mourir. Tout code social est cohérent avec un constitution génétique, une histoire, une géographie données et avec la nécessité de se confronter avec les cultures avoisinantes. Le code se transforme en fonction de ces facteurs, et avec lui se transforme la "santé". Mais à chaque instant le code sert de matrice à l'équilibre externe et interne de chaque personne, il engendre le cadre dans lequel s'articule la rencontre de l'homme avec la terre et avec ses voisins, et également le sens que l'homme donne à la souffrance, à l'infirmité et à la mort. C'est le rôle essentiel de toute culture viable de fournir des clés pour l'interprétation de ces trois menaces, les plus intimes et les plus fondamentales qui soient. Plus cette interprétation renforce la vitalité de chaque individu et plus elle rend la pitié envers l'autre réaliste, plus on peut parler d'une culture saine"

Ivan Illich "Némésis médicale. L'expropriation de la santé " (Seuil,1975)

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Perspectives

(...) Le problème est que ce que l'on nomme aller bien relève en général d'un vague critère soumis au regard extérieur, et qui ne peut pas être pris comme un constat de la personne en tant qu'organisme complexe; parallèlement, ce qu'on appelle aller mal correspond souvent à des moments absolument nécessaires de déploiement de la fragilité, où des processus en profondeur conflictuels et contradictoires se développent.(...)

(...) les travaux d'Alain Berthoz (...) ces travaux nous montrent que, contrairement à l'idée d'après laquelle il nous serait possible de connaître pour raisonner, et ensuite agir, chaque voie sensitive est doublée d'une voie motrice; l'organisme est donc en permanence en train d'agir et ne dépend pas d'un centre quelconque. Il se développe à travers le mouvement; un corps qui connaît est en pleine action. (...)

(...) la globalité d'un organisme ne dépend jamais d'une hiérarchie ou d'une centralité, mais de mécanismes distributifs (...)

(...) On entrevoit alors la possibilité de passer d'une médecine de la carence ou du déficit à une médecine du corps réel, toujours pris dans des processus multiples. Et la question pour la nouvelle prise en charge devient : comment est en train de s'organiser la personne malgré et avec la maladie ? (...)

(...) La maladie d'Alzheimer nous parle de la difficulté culturelle dans laquelle nous sommes d'assumer la fragilité des phénomènes de la vie en tant que complexes et en permanent devenir. (..) La maladie d'Alzheimer fait apparaître la nécessité de se lier à quelqu'un, non par sa mémoire biographique, mais par sa mémoire corporelle, par son "être là"; de chercher, dans quel recoin de son corps la vie s'est logée. La présence d'une personne existe par la relation à l'autre : à l'autre de cerner sous quel mode complet est en train d'exister un patient atteint d'une maladie dégénérative du SNC (système nerveux central). (...)

Miguel Benasayag " La santé à tout prix. Médecine et biopouvoir" (Ed Bayard, 2008)

Le Collectif Malgré Tout (dont fait partie Miguel Benasayag)

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Yannis Roger

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