Les uns contre les autres

"Dans la pensée du corps, le corps force la pensée toujours plus loin, toujours trop loin : trop loin pour qu'elle soit encore pensée, mais jamais assez assez pour qu'elle soit corps.

C'est pourquoi il n'y a pas sens à parler de corps et de pensée à part l'un de l'autre, comme s'ils pouvaient avoir quelque subsistance chacun pour soi : ils ne sont que leur toucher l'un de l'autre, la touche de leur effraction l'un par l'autre et l'un en l'autre. (...)

(...) Il n'y a pas d'autre évidence-(...)- que celle du corps. (...)

(...) si c'est uniquement pour exister et pour être ces corps et pour voir, toucher et sentir les corps de ce monde , que saurons-nous inventer pour célébrer leur nombre ? (...) Tout est possible. Les corps résistent (...). La communauté des corps résiste. La grâce d'un corps qui s'offre est toujours possible, comme est disponible l'anatomie de la douleur- qui n'exclut pas une joie singulière. Les corps exigent encore, à nouveau, leur création. Non pas l'incarnation qui insuffle la vie spirituelle du signe, mais la mise au monde et le partage des corps.

Non plus des corps employés à faire du sens, mais du sens qui donne et qui partage des corps (...)

(...) Aussi longtemps qu'on ne pensera pas sans réserves la création écothechnique des corps comme la vérité de notre monde, comme une vérité qui ne le cède en rien à celle que les mythes, les religions, les humanismes, avaient pu représenter, on n'aura pas commencé à penser ce monde-ci. L'écotechnie crée le monde des corps sur deux modes corrélatifs: aux projections d'histoires linéaires et de fins dernières, elle substitue des espacements de temps, avec différences locales, bifurcations nombreuses. (...)

(...) Les lieux, les lieux de l'existence de l'être, désormais, sont l'exposition des corps, càd leur dénudement, leur population nombreuse, leurs écarts multipliés, leurs réseaux enchevêtrés, leurs métissages (techniques, bien plus qu'ethniques).

(...) exposés, corps à corps, bords à bords, touchés et espacés, proches de n'avoir plus d'assomption commune, mais seulement l'entre-nous de nos tracés partes extra partes (...)

Les corps viennent peser les uns contre les autres, voilà le monde.

Jean-Luc Nancy "Corpus" (Editions Métailié)

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