Notre corps

"Sans le corps qui lui donne un visage, l'homme ne serait pas. Vivre, c'est réduire continuellement le monde à son corps à travers la symbolique qu'il incarne. L'existence de l'homme est corporelle(...) Parce qu'il est au coeur de l'action individuelle et collective, au coeur du symbolisme social, le corps est un analyseur d'une grande portée pour une meilleure saisie du présent. (...)

Chaque société, à l'intérieur de sa vision du monde, dessine un savoir singulier sur le corps (...)

(...) La médecine classique fait du corps un alter ego de l'individu. Elle écarte de ses soins l'homme souffrant, son histoire personnelle, sa relation à l'inconscient, pour ne considérer que les processus organiques qui se jouent en lui.(...)

(..) Le corps est perçu par nos sociétés comme une enceinte du sujet, le lieu de sa limite, de sa différence, de sa liberté.(...)

(...) Le corps contemporain, celui qui résulte du recul des traditions populaires et de l'avènement de l'individualisme occidental, marque la frontière d'un individu à un autre, la clôture du sujet sur lui-même. (...)

(...) L'individualisme signe l'apparition de l'homme enfermé dans son corps, marque de sa différence, et cela surtout dans l'épiphanie du visage. (...)

Le corps est un reste. Il n'est plus le signe de la présence humaine, indiscernable de l'homme, il est sa forme accessoire. La définition moderne du corps implique que l'homme soit coupé du cosmos, coupé des autres, coupé de lui-même. Le corps est le résidu de ces trois retraits. (...)

Au fondement de tous les rituels, il y a une ordonnance précise du corps. Une ordonnance à la fois toujours identique et toujours un peu autre. L'homme est affectivement au monde, ses conduites ne sont pas seulement un reflet de sa position symbolique dans la trame des classes ou des groupes sociaux. L'humeur colore les gestes et la sensorialité, elle modifie l'attention aux choses, elle indispose ou rend disponible, elle filtre les évènements. (...) Dans ces conditions, la conscience de l'enracinement corporel est donné surtout par les phases de tension que rencontre l'individu. (...)

Entre la chair de l'homme et la chair du monde s'étend une continuité sensorielle de chaque instant. L'individu ne prend conscience de soi qu'à travers le sentir, il éprouve son existence par les résonances sensorielles et perceptives qui ne cessent de le traverser. Il est inclus dans le mouvement des choses et se mêle à elles de tous ses sens. Pourtant, la perception n'est pas coïncidence avec les choses, mais interprétation. Tout homme chemine dans un univers sensoriel lié à ce que son histoire personnelle a fait de son éducation. Le monde est l'émanation d'un corps qui le traduit en termes de perceptions et de sens.Le corps est un filtre sémantique. Nos perceptions sensorielles , enchevêtrées à des significations, dessinent les limites fluctuantes de l'environnement où nous vivons. La sensation de soi est immédiatement une sensations des choses. La chair est toujours une pensée du monde, une manière de se situer et d'agir à l'intérieur d'un environnement intérieur et extérieur qui fait plus ou moins sens pour lui, et autorise en outre la communication avec ceux qui partagent plus au moins sa conception du monde.(...)

La recherche d'un mieux-être à travers le meilleur usage physique de soi, dans l'engagement énergétique avec le monde répond à la nécessité de restaurer un enracinement anthropologique rendu précaire par les conditions sociales d'existence. (...)

Dans les cultures occidentales le corps humain établit la frontière de l'identité personnelle.Si l'homme n'existe qu'à travers ses formes corporelles, toute modification de sa forme engage une autre définition de son humanité. Les limites du corps dessinent à leur échelle l'ordre moral et signifiant du monde. Si penser le corps est une autre manière de penser le monde et le lien social, alors un trouble dans la configuration du corps est un trouble dans la cohérence du monde (...)

David le Breton "Anthropologie du corps et modernité" (Puf 1990)

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